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7 articles avec rentree litteraire 2015

Les gens dans l'enveloppe, d'Isabelle MONNIN

Publié le par Alice

Les gens dans l'enveloppe, d'Isabelle MONNIN
Isabelle Monnin, l'auteure, achète un lot de photos sur internet.
A partir de ces clichés, les personnes se transforment en personnages, elle leur invente des vies et des identités. Il s'agit de la première partie du livre, séparée de la seconde, l'enquête, la rencontre avec les "vrais gens" par la reproduction de quelques photos.
La fiction se superpose, croise et se confronte au réel, à ce que l'auteure mais aussi à ce que les lecteurs avaient imaginé.
 
L'écriture est vraiment belle, poésie mélancolique, on est ému, autant par l'humilité d'Isabelle Monnin que par la destinée de ces visages de papier, mis en mélodie par Alex Beaupain.
 
Quel plaisir d'avoir ce livre (et ce CD) entre les mains.
 
Rares sont les romans dont j'aurais envie de marquer toutes les pages, pour garder en mémoire ces phrases si justes et ces mots si adéquates.
Celui-ci en fait partie. L'écriture est un bijou, les phrases des vers, la juxtaposition des mots provoque des associations d'émotions inattendues.
Les gens dans l'enveloppe, c'est d'abord pour moi, cette beauté de la langue, ces phrases dont on a le sentiment qu'elles sont bricolées.
 
Et puis Isabelle MONNIN, la raconteuse d'histoires est aussi celle qui regarde, qui a su voir au-delà des clichés, qui a inventé des vies, des personnages et des situations.
C'est celle qui observe, et retranscrit avec le prisme de son imagination. Elle voit par le biais de son objectif d'écrivain.
Sa démarche est touchante parce que constamment empreinte d'humilité, de gêne à l'idée d'emprunter des vies, des malheurs. Son authenticité m'a semblé d'autant plus émouvante, que l'époque dans laquelle "grandissent" ses/ces personnages est celle dans laquelle j'ai moi-même grandi, petite quarantenaire.
 
Les histoires qu'elle crée à partir de ces photos sont liées par le fil conducteur de l'abandon, une trame qui sera dépassée par la réalité. Et si on portait le poids d'être délaissé, génération après génération, comme un lourd héritage de solitude et d'insécurité?
Les deux récits ont résonné en moi : celui imaginé et l'enquête, comme elle l'appelle, la rencontre avec les vrais personnages, ceux qui ont su devenir forts, et ceux qui sont devenus, jour après jour, plus fragiles.
J'ai beaucoup aimé ce livre atypique, m'imprégnant d'abord des chansons d'Alex Beaupain que j'avais déjà eu le plaisir de voir en concert il y a 5 ans. Des souvenirs, de douces mélodies, d'autant plus touchantes quand je les ai réécoutés ensuite, avec ces mot éclairés à la lumière de la lecture.
 
" Je ne sais toujours pas si le monde est trop vaste ou trop vide. Mes paumes le mesurent avec peine, petites, creuses." page 46
 
" Je crois que toute vie vaut la peine d'être racontée, chaque vie est un témoignage de toutes les autres. On racontera une époque, une terre, un petit monde. On racontera la vie des gens dont on ne parle jamais. Elle vaut autant que celle dont on parle - autant et si peu.
(Il y a là un gouffre, je ne m'y penche pas, je ne surplombe pas, j'y descends.)
(Je n'ose pas vous dire, Michel, que votre vie est intéressante, comme celle d'un nourrisson de 6 jours, d'une soeur morte trop tôt ou d'un vieillard disparu trop tard, elle est universelle et singulière, elle est par essence bouleversante, que je crois à ça dur comme fer, que c'est même la seule chose en laquelle je crois.)" page 282
 
"Les gens vrais sont des histoires, tu les inventes, ils vivent plus que vrais. Les gens sont une silhouette sur une photo et toute la vie ils sont un pull rayé, un tableau au-dessus de la cheminée, un clocher bande claire, des lunettes fumées, un poulet rôti et des coupes fières. Les gens sont des dates, tu les notes scrupuleusement, des maisons, tu les visites, un bord de rivière, un plat préféré, des cicatrices que rien ne soigne, tu souffles doucement dessus. Les gens sont maintenant des chansons, tu les écoutes et si tu pleures un peu, tu as raison." page 334

 

Les gens dans l'enveloppe, d'Isabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Editions JC Lattès, 2015.

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Ce coeur changeant, d'Agnès DESARTHE

Publié le par Alice

Ce coeur changeant, d'Agnès DESARTHE

Quatrième de couverture

« Face à la vie, elle avait la même impression que lorsqu’elle regardait le paysage défiler par la fenêtre du train : si elle était dans le sens de la marche, le panorama semblait se jeter sur elle, et ses yeux affolés ne savaient à quel détail s’attacher ni quelle ligne suivre. Elle se sentait écrasée par l’image qui ne tenait pas en place, ne cessait de se transformer. Assise en sens inverse, elle retrouvait son calme et contemplait l’horizon jusqu’à sombrer dans le sommeil. Alors… alors, songeait-elle, peut-être pourrait-on dire que c’est la même chose lorsqu’on regarde soit en direction de l’avenir, soit vers le passé. Peut-être est-ce pour cela que j’ai tant besoin de mes souvenirs. »

Née à l’aube du XXe siècle, Rose débarque à Paris à 20 ans et se trouve projetée dans un univers totalement inconnu. L’affaire Dreyfus, puis la guerre de 14 éclatent. Les années folles se succèdent. Les bas-fonds, la vie de bohême, la solitude... Rose risque à tout moment de tomber.

Usant de toutes les ressources du romanesque, Agnès Desarthe mêle le murmure de l’intime et le souffle de l’Histoire dans ce grand livre baroque qui signe son retour à la fiction."

Agnès Desarthe a décidément le don de créer des personnages dont on se souvient longtemps, dont la destinée et le caractère les rendent atypiques et tellement vivants ...

Pourtant le caractère fantasque, si enfantin de Rose ne me la rendaient pas attachante jusqu'à ce que la magie de la narration opère et que je me retrouve en totale empathie avec les tribulations de la jeune femme.

Née d'une union totalement improbable, d'une mère autocentrée et dénuée de tout sentiment, Rose n'a connu que l'attention de sa nourrice Zelada, une femme bien loin de ressembler aux gouvernantes d'alors.

La vie est un vaste objet d'étonnement et Paris devient le lieu de son expérimentation. Exploitée, asservie, Rose, jamais ne se plaindra; On pourrait dire d'elle qu'elle est bête tout simplement, mais c'est plutôt cette bonté d'âme qui la rend naïve (voire agaçante) à l'extrême. De hasards en rencontres, meurtrie et consolidée fragilement, Rose deviendra mère sans le vouloir. Son destin prendra des tournures toutes plus improbables. Un conte? Une fable? La misère côtoie le superbe, l'amour fou, la maltraitance.

Des personnages arrivent toujours au plus juste moment pour sauver Rose, le lecteur est soulagé, on ne doute pas un instant qu'un coeur si pur puisse être abandonné par son ange gardien, celui qui se niche dans l'imaginaire de l'écrivain.

 

"La nuit venue, quand Rose dormait et qu'elle-même ne pouvait fermer l'oeil, Louise se redressait, dos contre l'oreiller, afin de mieux regarder sa trouvaille. Sa gorge se serrait alors, son larynx remontait comme pour pleurer. Elle n'aurait su dire ce qui la traversait, la certitude de son amour et de l'adoration qu'elle recevait en retour, le sentiment de ne pas être à la hauteur, de n'avoir pas la force. Parfois, mais elle se serait pendue plutôt que de se l'avouer, Louise se demandait si ce n'était pas cela, cette crispation du coeur, cette inquiétude sans objet, à la fois légère et infiniment sombre, qui occupait l'esprit des mères au chevet de leurs enfants"

 

Ce coeur changeant, d'Agnès Desarthe

Editions de l'Olivier, 2015.

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Ce pays qui te ressemble, de Tobie NATHAN

Publié le par Alice

Ce pays qui te ressemble, de Tobie NATHAN

Quatrième de couverture

C'est dans le ghetto juif du Caire que naît, contre toute attente, d'une jeune mère flamboyante et d'un père aveugle, Zohar l'insoumis. Et voici que sa sœur de lait, Masreya, issue de la fange du Delta, danseuse aux ruses d'enchanteresse, le conduit aux portes du pouvoir. Voici aussi les mendiants et les orgueilleux, les filous et les commères de la ruelle, les pauvres et les nantis, petit peuple qui va roulant, criant, se révoltant, espérant et souffrant.

Cette saga aux couleurs du soleil millénaire dit tout de l'Egypte : grandeur et décadence du roi Farouk, dernier pharaon, despote à l'apparence de prince charmant, adoré de son peuple et paralysé de névroses. Arrivé au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en 1952 et expulsion des Juifs. Islamisation de l'Egypte sousla poussée des Frères Musulmans, première éruption d'un volcan qui n'en finit par de rugir... C'est la chute du monde ancien, qui enveloppait magies et sortilèges sous les habits d'Hollywood. La naissance d'un monde moderne, pris entre dieux et diables.

 

Parler de ce livre n'est pas évident. En effet, le raconter c'est inévitablement se sentir dans l'incapacité de décrire, de transmettre la magie des pages.

Le récit s'apparente à un conte tant que l'instabilité (relative si l'on évoque l'absence de démocratie) et le climat religieux égyptien le permettent. Il est question de rites, beaucoup de croyances et de formules incantatoires et magiques qui permettent au personnages d'exister, de survivre ou tout simplement d'aimer.

Ce n'est pas un livre ordinaire tant je me suis sentie envoûtée par le bon premier tiers du roman, et puis, progressivement, mon intérêt s'est essoufflé, j'ai trouvé que les personnages étaient moins faciles à cerner, leurs motivations plus obscures, le lyrisme de l'écriture m'a comme lassée.

J'avais le sentiment qu'il me manquait des clés pour bien appréhender la totalité de l'intrigue, et puis, j'ai retrouvé l'intérêt pour les personnages dans les dernières pages, émue et un peu bouleversée par ce retour à la réalité, par l'intrusion violente même, de la réalité.

Ce roman m'a transportée. Si vous aimez l'Egypte, je pense que vous retrouverez la magie qui semble inhérente au pays...

"Alors que Khadouja dirigeait Mahmoud et sa carriole à travers les ruelles de Bab el Zouweila, Esther contemplait le ciel. Le soleil brillait comme la veille ; il brillait comme il brille toujours en Egypte, puissant et si proche. La ville s'éveillait, pleine de force et de bruits. Le monde était indifférent à sa douleur. Ni la terre ni le ciel ne nous adressent de signe lorsque la détresse nous assaille, pensa Esther. Celui qui ne part pas à la recherche des messages, cela-là mourra dans la rue, seul, comme un chien."

 

"Ô Zohar, dont le nom résonne comme un mystère, toi qui n'es jamais où l'on t'attend ; toi qui recherches les gens là où ils ne sont pas... Ô Masreya, fille de terre et de force ; toi dont le destin est ouvert, pour as-tu regardé en arrière? Pourquoi avoir ajouté les sens à votre passion? Ne vous suffirait-il pas d'être unis comme des siamois, vous qui n'avez qu'une seule âme pour vous deux...? Il était neuf comme une tige de blé, haute et fière, érigée ; elle était déjà ouverte, mais à peine, seulement entrouverte... Ces instants de la nuit s'inscrivirent pour chacun en une éternité qui allait s'égrener chaque jour de leur vie."

Ce pays qui te ressemble, Tobie NATHAN

Editions Stock, 2015.

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Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Publié le par Alice

Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Quatrième de couverture

"Les nuits où je ne dormais pas, j'ouvrais le velux et je m'installais sur le toit, j'étais le seul dans la cité à jouir de ce privilège, passer la nuit à la belle étoile, dans le plus grand secret. Le ciel était-il le même ici qu'au Portugal, les constellations étaient-elles visibles depuis la lucarne de la prison de Peniche où mon père avait été enfermé ?"

En ce début des années soixante-dix, Olivio et sa mère viennent de fuir la dictature portugaise. Ils s'installent dans une banlieue lyonnaise et emménagent bientôt chez Max, un rapatrié d'Algérien avec qui ils espèrent un nouveau départ. Alors que max accepte mal l'adolescent, Olivio se lie à Ahmed, un immigré algérien de son âge, auprès de qui il trouve tendresse et réconfort.

 

Ce roman est celui de la nostalgie, mais aussi de l'enfance perdue à jamais. Olivio quitte le Portugal alors qu'il vient d'avoir 8 ans, ce départ est politiquement lié à la mort de son père, enlevé par les hommes de la Pide.

La découverte d'un nouveau pays, d'une autre langue, culture, d'un climat plus hostile... et cet exil avec sa mère, ainsi qu'avec Oceano, ce chaton recueilli un jour de tempête, font de l'enfant un être sensible et secret.

Dans ce roman, beaucoup de thèmes sous-tendent à l'histoire d'Olivio : l'amitié, la naissance du désir, la famille recomposée, les exilés de la dictature portugaise... C'est une belle histoire dont la fin m'a laissé assez perplexe, comme si finalement, je ne sais pas vraiment ce que je croyais trouver, comme si l'intrigue ne m'avait pas suffisamment laissée passionnée pour que les dernières pages offrent une concrétisation, à moins que finalement ma frustration soit dûe au fait que j'aurais voulu voir grandir un peu plus Olivio.

C'est un roman dont j'aurais aimé que les personnages secondaires soient plus aboutis, peut-etre pour mieux anticiper ce qui pourrait se passer après, une fois que les pages se seront définitvement refermées...

Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Editions Stock, 2015

 

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La maladroite, d'Alexandre SEURAT

Publié le par Alice

La maladroite, d'Alexandre SEURAT

Quatrième de couverture : Inspiré par un fait divers récent, le meurtre d'une enfant de huit ans par ses parents, La maladroite recompose par la fiction les monologues des témoins impuissants de son martyre, membres de la famille, enseignants, médecins, services sociaux, gendarmes? Un premier roman d'une lecture bouleversante, interrogeant les responsabilités de chacun dans ces tragédies de la maltraitance.

Ce roman de la rentrée, je le redoutais, parce que dès qu'il s'agit de maltraitance, d'enfance, je n'ai aucun recul et cela me bouleverse tant que j'en perds tout esprit critique. Or, point de larmes, point de misérabilisme dans ce récit dénué de toute émotion.

En effet, on le lit d'une traite, parce que finalement, au cours de ces pages, ce n'est qu'un énoncé de constats, un "roman chorale" sans roman, où les avis et aveux d'échecs se succèdent, qu'ils soient professionnels ou personnels.

C'est pathétique mais sans pathos, aucun lyrisme, la grand-mère n'a pas de prénom, chaque voix est définie par son lien avec la Maladroite, cette Diana (au prénom à la destinée tragique mais qui n'aura pas connu l'adulation de celle, si célèbre).

Mauvais départ? reproduction d'un triste schéma familial? on ne peut pas dire que le destin lui avait distribué les bonnes cartes. Des histoires qui débutent comme la sienne, malheureusement, il y en a des tas. Heureusement qu'elles se terminent toutes moins tragiquement.

Alors pourquoi ce roman ? pour dénoncer l'incurie des services sociaux ou judiciaires? les dysfonctionnements entre les différentes services administratifs? C'est en effet l'incompétence de leur coordination qui est largement mise en avant entre les lignes. Chacun a fait comme il pouvait, je n'ose imaginer la culpabilité de ceux qui ont pressenti, mais qui se sont sentis impuissants face à la rigidité et à la lenteur du système. 

En effet, il ne faut pas oublier, oui, il en va de la responsabilité collective d'être vigilant à ce que cela ne se reproduise pas. Toutefois, cela ne fait pas de La Maladroite un beau roman, un texte bien écrit et sensible. C'est froid, sans analyse, à la manière des minutes d'un procès, où le greffier prendrait note de tous les témoignages des proches. On n'y cherchera pas l'émotion mais le souci d'authencité, et, très honnêtement, ce n'est pas ce qui en fait la valeur d'une oeuvre littéraire selon moi.

 

"Avec elle, les mots paraissaient pris d'un tremblement, soit qu'elle se trompe sur leur sens, soit que ce soient les mots eux-mêmes qui ne convenaient pas à ce qu'elle voulait dire ou ne voulait pas dire. Et là-dessus, je ne parvenais pas à me faire une idée, je me sentais mal à l'aise, et j'avais l'impression que pour moi aussi les mots tremblaient maintenant, je ne savais plus lesquels utiliser."

 

http://rentreelitteraire.delivrer-des-livres.fr/2015/07/07/lancement-challenge-1-rentree-litteraire-2015/#comment-314

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Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

Publié le par Alice

Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

Quatrième de couverture : Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l'œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore…
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.

 

 

Mettez ce roman entre vos mains, et vous comprenez d'emblée qu'il est différént : lourd, épais (700 pages), et entre ses pages de texte typographié, des photos, des captures d'écran, des photocopies d'articles de journaux, de notes prises, de pages noires.

Un livre-objet, un roman-documenté.

D'emblée le roman s'ouvre sur un corpus de documents : articles relatant la mort d'Ashley Cordova, fille du célèbre et mystérieux Stanislas, réalisateur dont les oeuvres sont si subversives et noires, qu'elles sont interdites de diffusion en salle. Inévitablement, le mystère auréolant l'artiste est transcendé par des miliers de fans, alimentant leur goût de l'horreur en mythifiant de manière effroyable Stanislas Cordova.

L'enquête débute et le lecteur est aspiré dans l'intrigue, il en fait partie, il participe et joue la même partie que Scott Mac Grath, le journaliste qui a déjà enquêté sur le réalisateur, dont un (faux?) témoignage l'a totalement décrédibilisé sur la scène professionnelle. Lorsqu'il apprend la mort d'Ashley, le dossier "Cordova" archivé à regret et par dépit revient sur le devant de la scène médiatique et Mc Grath reprend son enquête. Cette fois-ci, sa route croisera celle de deux personnages bien mal assortis dont on doute très vite qu'ils puissent être des "adjuvants" (ceux qui aident le héros): un jeune dealer et une très jeune femme sans domicile, trimballant son passé et ses croyances comme autant de grigris.

Le roman est lancé, pas de longueur. Les trois personnages enquêtent, interrogent des acteurs ayant joué pour Cordova, des personnes ayant croisé Ashley, tentant de cerner et comprendre la personnalité bien complexe de la jeune femme. L'enquête prend un tour irréel, la réalité se laisse distancier au fil des pages, la magie noire comme autant de ressorts possibles et impossibles. McGrath, carthésien refuse l'évidence qui s'impose : les phénomènes paranormaux seraient le lien entre les personnes qui ont gravité autour du Peak, la propriété ultra protégée et sécurisée des Cordova. Une citation revient à plusieurs reprises, comme un mantra : "Certaines histoires étaient infectées, pareilles à des vers solitaires. Un ver solitaire qui a mangé sa propre queue. Ca ne sert à rien d'aller le chercher. Parce qu'il est sans fin. Tout ce qu'il fera, c'est s'enrouler autour de ton coeur et le vider de son sang en le serrant."

Le héros qui a tout perdu alors que le roman commence, devra se délester de ses idées préconçues, de ses propres certitudes à propos d'Ashley, son père et même à propos de sa propre famille, avant de pouvoir avancer. On pourrait risquer le parallèle avec un roman d'apprentissage, la quête de Mac Grath est celle, intiatique, vers l'Autre : tournée vers les valeurs morales et le soin porté à ceux qui nous entourent.

Un roman génial.

 

Intérieur nuit, de Marisha PESSEL
Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

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Paradis amer, de Tatamkulu AFRIKA

Publié le par Alice

Paradis amer, de Tatamkulu AFRIKA

Quatrième de couverture : Un vieil homme, Tom Smith, reçoit une lettre et un colis de la part d'une personne qu'il n'a pas vue depuis cinquante ans : Danny, avec qui il fut prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un camp dirigé par les Italiens, en Afrique du Nord. Dans cette intimité contrainte, tous deux se surprirent à ressentir l'un pour l'autre des sentiments très forts qui les aidèrent à supporter les conditions terribles de détention, mais qui furent aussi source de conflits violents et passionnés.

 

On pourrait ne retenir de ce roman que le thème de l'homosexualité masculine en temps de guerre ; mais ce serait si réducteur... d'autant plus réducteur d'ailleurs que l'on ne trouve aucun ébat entre ces pages, où chaque frôlement est plus sensuel que sexuel.

Ce récit est autobiographique, l'auteur, originaire d'Afrique du Sud est retenu prisonnier comme des centaines de soldats de différentes nationalités, en Lybie, 

Le climat et les conditions extrêmes dans lesquelles ils sont maintenus en vie crée une sorte de langueur, de torpeur où les corps, fragilisés, s'observent, s'évaluent et se rapprochent malgré eux. Tom Smith, le narrateur,qui a épuré son patronyme au point de le rendre d'une banalité anonyme, est un très jeune homme blessé par la vie : victime d'un inceste paternel étant enfant,  il vit chaque rapprochement amical comme une agression et une entrave à sa liberté d'être.

Pourtant, lorsque son corps croise celui de Danny, l'Anglais, ce "Roosbeef", c'est la fascination pour cette aisance dans le mouvement, et l'exposition de cette plastique athlétique, qui l'attire comme un aimant.

Heurté, troublé par cette proximité, Tom se réfugie dans le mesonge et la distance, accumulant les maladresses et les tergiversations comportementales. Une amitié fusionnelle, passionnelle naît entre les deux hommes, la force des sentiments peut-elle encore qualifier cette relation d'amicale? A partir de quand l'amour (à moins qu'il ne s'agisse que de désir?) s'immisce subrepticement entre leurs deux corps, se cherchant comme deux sources potentielles de chaleur sur un matelas inconfortable alors que l'hiver est rude?

La complexité et le refus des sentiments naissants obligent Tom à peser sans cesse le poids des mots, ceux qu'il prononce, ceux que son ami énonce : de l'homophobie déclarée à la particularité de leur relation, la frontière est ténue. 

Ce roman est un beau roman, pudique, une ôde à l'amitié, au désir, à l'amour, malgré la rudesse de l'écriture, le manque de fluidité de certains passages aux phrases (ou traductions?) maladroitement alambiquées.

 

"Parfois je tente de faire face à la bête amorphe de mes sentiments, de lui donner une forme, un contenu, afin de l'interroger en espérant obtenir une réponse. Déjà mon esprit, rebelle récalcitrant, a élaboré un certain nombre d'informulables questions telles que  : Suis-je l'un deux? Suis-je amoureux d'un homme? Mais je repousse violemment  ces interrogations  avec le désespoir d'un assiégé, puis avec  une vulgarité délibérée je me concentre sur la mécanique de la sexualité entre hommes."

" Des coassements de grenouilles dans un étang ou dans un cours d'eau lointain, le crissement, plus près, d'un grillon, pareil à celui d'un gond rouillé, et la senteur verte et pure des prairies, relevée par une légère odeur poivrée de bouse de vache, m'assaillent comme des souvenirs d'une innocence, laquelle  - commec'est également le cas pour Danny? - est morte à la première pénétration qui, très bizzarement ne me fait plus crier dans mes cauchemars. Comme une fois auparavant, je me demande comme il se fait  que je n'en aie pas revé depuis le jour où, au soleil, Danny m'a dit que j'avais crié en dormant. Médusé, je fais halte. Quelle est la cause de la stupéfaction? L'acceptation? L'accélération d'un processus d'apaisement, qui, parce qu'il intègre tout le reste, finira par mener à la guérison?"

 

 

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