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L'insouciance, la quête impossible des personnages de KarineTUIL

Publié le par Alice

L'insouciance, la quête impossible des personnages de KarineTUIL

Karine Tuil pose encore une fois sa plume sur la complexité de l'être social, avec cette quête impossible du bonheur, de l'insouciance, quel que soit le milieu dont les personnages sont issus : du riche PDG dont le père, rescapé des camps, a renoncé au judaïsme, au jeune soldat qui a assisté, impuissant, à la mort de ses amis, jusqu'à l'animateur social, de couleur noire, devenu un objet politique, symbole de la diversité. Tous trainent le poids de ce qu'ils sont devenus, des compromis qu'ils ont du faire pour survivre dans leur milieu, celui qu'ils se sont choisi.

Chaque personnage traine ses angoisses, chacun se construit sur des miettes et cherche la lueur d'espoir qui lui fera trouver une paix relative ou un sentiment (éphémère) d'apaisement. N'y aurait-il du salut que dans l'amour? à moins qu'il ne s'agisse que de désir, de passion, de ce qui fait le corps exulter et laisse l'esprit et les pensées morbides au repos?

 

Un roman passionnant en immersion par moments, où le lecteur est placé au coeur de l'action, aussi bien dans les coulisses du pouvoir politique que celles des véhicules blindés d'Afghanistan. Les personnages sont à bout de souffle, la place sociale est un poids, que l'on naisse du côté des nantis ou des banlieusards, quelle que soit sa couleur de peau ou encore sa religion.

Les personnages portent des valeurs acquises, par opportunisme ou par nécessité, mais bien loin de celles que leur éducation leur aurait léguées. Ils sont tous écorchés vifs, pour s'en sortir, une seule solution : s'exclure du système qui les a accueillis, voire "sauvés" initialement (et détruits sur le long terme).

Chacun ira jusqu'au bout, à la recherche de soi-même, de son identité, confronté au regard sans concession de la société, ils ont tous sûrement perdu autant leurs idéaux que leurs valeurs dans une quête éphémère et vaine...

 

Un beau roman, puissant.

 

"Lis Rilke d'abord : tu ne dois pas chercher à comprendre la vie - tout est dit." Il inspira fortement, comme s'il manquait d'air, puis continua : "De mon expérience, j'ai appris une chose : dans la vie, il y a très peu d'occasions d'être heureux. L'amour en est une. Mais elle est rare et a une durée limitée. Alors que la lecture peut être quotidiennement renouvelée. Oui, lire est la seule chose qui m'ait rendu pleinement heureux."

Elle prit le asc et remercia Paul Vély. "Est-ce que tu écris en ce moment? - J'essaie mais mon esprit est incapable de se fixer très longtemps sur un sujet. - Je suis sûr que tu finiras pas écrire ce livre, lui dit-il. Proust évoque ces grands chagrins utiles dont l'écrivain fera de la littérature. - L'écriture c'est l'exacerbation de la violence. Ce qui produit la littérature finit aussi par vous tuer. - Il faut choisir la vie, Marion. Il faut vivre, rien d'autre."

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La glaçante Chanson douce de Leïla SLIMANI

Publié le par Alice

La glaçante Chanson douce de Leïla SLIMANI

Ne vous fiez surtout pas au titre. Deux enfants sont assassinés par leur Nounou, Louise. Le roman dessine les contours de la relation unissant les parents à celle qui leur est vite devenue indispensable : Louise a représenté une liberté retrouvée avant d'être, par son omniprésence, un poids insaisissable. La tragédie est là dès la première ligne ; le lecteur se retrouve piégé, tout aussi impuissant que les parents, Paul et Myriam.

Chanson douce est un roman très contemporain sur l'ambivalence de la maternité au XXI ème siècle : la nécessité d'être une mère parfaite dans cette société de l'exigence (où chacun dévoile ses photos de vacances parfaites avec des enfants parfaits et ces intérieurs rangés et "tendance"), qui se confronte à la quête de l'épanouissement individuel.

Quand Louise, cette fée du logis, entre dans la vie de la famille, elle pallie le manque de temps, d'organisation, de dons culinaires de Myriam. Elle devient indispensable comme pour combler les failles liées au temps volé par les carrières respectives du couple.  Louise est l'outil de la déculpabilisation.

Le lecteur découvre, stupéfait, impuissant, page après page, l'inquiétante complexité et l'énigmatique personnalité de Louise. Elle s'engouffre dans la folie, inadaptée, obsessionnelle, incapable de mesure. Elle cherche l'amour, l'affection, elle cherche une famille, un semblant d'existence à travers la vie des autres. Mais que cherche-t-elle vraiment finalement? Elle apparait comme un personnage fantôme, fondue dans la vie de la famille qui l'a choisie, autrefois même indifférente à sa propre fille.

Au-delà de l'horreur de la situation initiale sur laquelle s'ouvre le roman, c'est un livre triste, d'une grande mélancolie. De la violence de la découverte, on ne saura rien excepté le cri déchirant de Myriam lorsqu'elle a découvert les corps. Mais cela suffit, il n'en aurait pas fallu plus : jamais on ne doute de l'amour qu'elle éprouve pour ses enfants, de l'envie qu'elle a de les serrer dans ses bras, de glisser son nez dans leurs cous chauds aux odeurs de vanille... mais pourtant, oui, Myriam, comme des millions d'autres mères, a choisir de travailler et d'être passionnée par sa carrière, au détriment, oui, peut-être, très sûrement de l'éducation et du temps passé auprès de ses deux jeunes enfants.

Faudrait-il l'en blâmer? Jamais Leïla SLIMANI n'accuse, jamais elle ne culpabilise. C'est une histoire, comme un conte pour adultes, un conte avec une sorcière à la Mary Poppins qui gagne à la fin...

Et c'est un superbe roman de rentrée...

 

 

"Elle avait toujours refusé l'idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue. Cette prise de conscience l'a plongée au début dans une profonde tristesse. Elle trouvait cela injuste, terriblement frustrant. Elle s'était rendu compte qu'elle ne pourrait plus jamais vivre sans avoir le sentiment d'être incomplète, de faire mal les choses, de sacrifier un pan de sa vie au profit d'un autre. Elle en avait fait un drame, refusant de renoncer au rêve de cette maternité idéale."

"Bien sûr, il suffirait d'y mettre fin, de tout arrêter là. Mais Louise a les clés de chez eux, elle sait tout, elle s'est incrustée dans leur vie si profondément qu'elle semble maintenant impossible à déloger. Ils la repoussent et elle reviendra. Ils feront leurs adieux et elle cognera contre la porte, elle rentrera quand même, elle sera menaçante, comme un amant blessé."

"On se sent seul auprès des enfants. Ils se fichent des contours de notre monde. Ils en devinent la dureté, la noirceur mais n'en veulent rien savoir. Louise leur parle et ils détournent la tête. Elle leur tient les mains, se met à leur hauteur mais déjà ils regardent ailleurs, ils ont vu quelque chose. Ils ont trouvé un jeu qui les excuse de ne pas entendre. Ils ne font pas semblant de plaindre les malheureux."

" Elle y tient pourtant à ces photographies, qu'elle prend par centaines et qu'elle regarde dans les moments de mélancolie. Dans le métro, entre deux rendez-vous, parfois même pendant un dîner, elle fait glisser sous ses doigts le portrait de ses enfants. Elle croit aussi qu'il est de son devoir de mère de fixer ces instants, de détenir les preuves du bonheur passé. Elle pourra un jour les tendre sous le nez de Mila ou d'Adam. Elle égrènera ses souvenirs et l'image viendra réveiller des sensation anciennes, des détails, une atmosphère. On lui a toujours dit que les enfants n'étaient qu'un bonheur éphémère, une vision furtive, une impatience. Une éternelle métamorphose. Des visages ronds qui s'imprègnent de gravité sans qu'on s'en soit rendu compte. Alors, toutes les fois qu'elle en a l'occasion, c'est derrière l'écran de son iPhone qu'elle regarde ses enfants qui sont, pour elle, le plus beau paysage du monde."

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