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Ce pays qui te ressemble, de Tobie NATHAN

Publié le par Alice

Ce pays qui te ressemble, de Tobie NATHAN

Quatrième de couverture

C'est dans le ghetto juif du Caire que naît, contre toute attente, d'une jeune mère flamboyante et d'un père aveugle, Zohar l'insoumis. Et voici que sa sœur de lait, Masreya, issue de la fange du Delta, danseuse aux ruses d'enchanteresse, le conduit aux portes du pouvoir. Voici aussi les mendiants et les orgueilleux, les filous et les commères de la ruelle, les pauvres et les nantis, petit peuple qui va roulant, criant, se révoltant, espérant et souffrant.

Cette saga aux couleurs du soleil millénaire dit tout de l'Egypte : grandeur et décadence du roi Farouk, dernier pharaon, despote à l'apparence de prince charmant, adoré de son peuple et paralysé de névroses. Arrivé au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en 1952 et expulsion des Juifs. Islamisation de l'Egypte sousla poussée des Frères Musulmans, première éruption d'un volcan qui n'en finit par de rugir... C'est la chute du monde ancien, qui enveloppait magies et sortilèges sous les habits d'Hollywood. La naissance d'un monde moderne, pris entre dieux et diables.

 

Parler de ce livre n'est pas évident. En effet, le raconter c'est inévitablement se sentir dans l'incapacité de décrire, de transmettre la magie des pages.

Le récit s'apparente à un conte tant que l'instabilité (relative si l'on évoque l'absence de démocratie) et le climat religieux égyptien le permettent. Il est question de rites, beaucoup de croyances et de formules incantatoires et magiques qui permettent au personnages d'exister, de survivre ou tout simplement d'aimer.

Ce n'est pas un livre ordinaire tant je me suis sentie envoûtée par le bon premier tiers du roman, et puis, progressivement, mon intérêt s'est essoufflé, j'ai trouvé que les personnages étaient moins faciles à cerner, leurs motivations plus obscures, le lyrisme de l'écriture m'a comme lassée.

J'avais le sentiment qu'il me manquait des clés pour bien appréhender la totalité de l'intrigue, et puis, j'ai retrouvé l'intérêt pour les personnages dans les dernières pages, émue et un peu bouleversée par ce retour à la réalité, par l'intrusion violente même, de la réalité.

Ce roman m'a transportée. Si vous aimez l'Egypte, je pense que vous retrouverez la magie qui semble inhérente au pays...

"Alors que Khadouja dirigeait Mahmoud et sa carriole à travers les ruelles de Bab el Zouweila, Esther contemplait le ciel. Le soleil brillait comme la veille ; il brillait comme il brille toujours en Egypte, puissant et si proche. La ville s'éveillait, pleine de force et de bruits. Le monde était indifférent à sa douleur. Ni la terre ni le ciel ne nous adressent de signe lorsque la détresse nous assaille, pensa Esther. Celui qui ne part pas à la recherche des messages, cela-là mourra dans la rue, seul, comme un chien."

 

"Ô Zohar, dont le nom résonne comme un mystère, toi qui n'es jamais où l'on t'attend ; toi qui recherches les gens là où ils ne sont pas... Ô Masreya, fille de terre et de force ; toi dont le destin est ouvert, pour as-tu regardé en arrière? Pourquoi avoir ajouté les sens à votre passion? Ne vous suffirait-il pas d'être unis comme des siamois, vous qui n'avez qu'une seule âme pour vous deux...? Il était neuf comme une tige de blé, haute et fière, érigée ; elle était déjà ouverte, mais à peine, seulement entrouverte... Ces instants de la nuit s'inscrivirent pour chacun en une éternité qui allait s'égrener chaque jour de leur vie."

Ce pays qui te ressemble, Tobie NATHAN

Editions Stock, 2015.

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NOIRE la vie méconnue de Claudette Colvin, de Tania de MONTAIGNE

Publié le par Alice

Quatrième de couverture

"Prenez une profonde inspiration, soufflez, et suivez ma voix, désormais, vous êtes noir, un noir de l'Alabama dans les années cinquante. Vous voici en Alabama, capitale: Montgomery. Regardez vous, votre corps change, vous êtes dans la peau et l'âme de Claudette Colvin, jeune fille de quinze ans sans histoire. Depuis toujours, vous savez qu’être noir ne donne aucun droit mais beaucoup de devoirs…"
Seulement, le 2 mars 1955, dans le bus de 14h30, Claudette Colvin refuse de céder son siège à un passager blanc. Malgré les menaces, elle reste assise. Jetée en prison, elle décide de plaider non coupable et d'attaquer la ville. Avant elle, personne n'avait osé et ce jour marque le début d'un itinéraire qui mènera Claudette Colvin de la lutte à l’oubli.
Noire est l'histoire de cette héroïne de quinze ans, toujours vivante, et presque méconnue. Noire est le portrait d'une ville légendaire, où se croisent Martin Luther King, pasteur de vingt-six ans et Rosa Parks, couturière de quarante ans, pas encore Mère du mouvement des droits civiques. Noire est le récit d'un combat qui dure encore contre la violence raciste et l'arbitraire.

NOIRE la vie méconnue de Claudette Colvin, de Tania de MONTAIGNE

Difficile de se mettre à la place de celui ou celle qui est caractérisé (et discriminé, exclu, rejeté) par sa couleur de peau. D'autant plus, s'imagine-t-on lorsque l'on vit en 2015 et que l'on est blonde aux yeux bleus.

Pourtant c'est ce que propose ce livre dès le premier chapitre, en imposant au lecteur cet effort d'empathie, en lui enjoignant de se mettre dans la peau d'un noir américain des années 50.

 

Tania de Montaigne, par le biais de ce récit, vient démystifier l'histoire et rendre aux personnages secondaires de la Grande Histoire, le rôle qui leur est dû. C'est tout particulièrement Claudette Colvin (dont le nom fut même mal retenu à travers les années) qui est réhabilitée dans la lutte contre la ségrégation.

C'est assez édifiant, même si au fond, on sait bien que pour servir la cause, n'importe quelle cause, certains, aux histoires peu médiatiques, seront laissés dans l'ombre, au profit de personnages plus neutres, plus "lumineux". En l'occurrence il s'agira ici de la très célèbre Rosa Park qui, pourtant, marchera dans les pas de cette Claudette, malmenée par la vie avant et après avoir été jugée pour ne ne pas avoir cédé sa place - non plus - à un blanc.

Ce livre est juste car il milite activement pour une forme d'égalité, face aux traces laissées par l'Histoire, mais aussi dans le présent, en rappelant les tragiques faits d'actualité dont les noirs ont été injustement et incompréhensiblement victimes (aux Etats-Unis, en France aussi avec l'insulte faite à Madame Taubira), mais en invitant le lecteur à regarder ces dizaines de millions de couples mixtes, comme autant de preuves que tout cela reste marginal et le deviendra plus encore au fil des années.

 

 

"Mais poursuivons, suivez votre serviteur, suivez-moi, car désormais, vous êtes noir. Etre noir, contrairement à ce que l'on imagine, ça n'est pas une question de peau, c'est une question de regard, de ressenti. Ca vient de l'extérieur d'abord, de l'autre, puis le problème d'infiltre, comme une inondation sournoise, ça perce la cuirasse goutte à goutte, ça effrite par imprégnation. Il fut un temps où je n'étais pas noire. C'était avant la collision, avant l'école maternelle. Il fut un temps où j'étais simplement une petite fille de pas encore trois ans."  Page 22

 

"Lorsque j'ai voulu vous parler, vous voir peut-être, vous m'avez fait répondre que vous ne souhaitiez plus être dérangée, que tout avait été dit, et jusqu'à présent, vous comptiez retourner dans le silence qui vous avaIt toujours accompagnée. Vous souhaitiez redevenir une de ces silhouettes qui parcourent les rues, sans éclat, sans susciter rien d 'autre que l'indifférence, désireuse de ne pas être à nouveau maltraitée par l'Histoire". Page 161

NOIRE la vie méconnue de Claudette COLVIN, de Tania de Montaigne.

Editions Grasset

2015.

Publié dans Document

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Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Publié le par Alice

Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Quatrième de couverture

"Les nuits où je ne dormais pas, j'ouvrais le velux et je m'installais sur le toit, j'étais le seul dans la cité à jouir de ce privilège, passer la nuit à la belle étoile, dans le plus grand secret. Le ciel était-il le même ici qu'au Portugal, les constellations étaient-elles visibles depuis la lucarne de la prison de Peniche où mon père avait été enfermé ?"

En ce début des années soixante-dix, Olivio et sa mère viennent de fuir la dictature portugaise. Ils s'installent dans une banlieue lyonnaise et emménagent bientôt chez Max, un rapatrié d'Algérien avec qui ils espèrent un nouveau départ. Alors que max accepte mal l'adolescent, Olivio se lie à Ahmed, un immigré algérien de son âge, auprès de qui il trouve tendresse et réconfort.

 

Ce roman est celui de la nostalgie, mais aussi de l'enfance perdue à jamais. Olivio quitte le Portugal alors qu'il vient d'avoir 8 ans, ce départ est politiquement lié à la mort de son père, enlevé par les hommes de la Pide.

La découverte d'un nouveau pays, d'une autre langue, culture, d'un climat plus hostile... et cet exil avec sa mère, ainsi qu'avec Oceano, ce chaton recueilli un jour de tempête, font de l'enfant un être sensible et secret.

Dans ce roman, beaucoup de thèmes sous-tendent à l'histoire d'Olivio : l'amitié, la naissance du désir, la famille recomposée, les exilés de la dictature portugaise... C'est une belle histoire dont la fin m'a laissé assez perplexe, comme si finalement, je ne sais pas vraiment ce que je croyais trouver, comme si l'intrigue ne m'avait pas suffisamment laissée passionnée pour que les dernières pages offrent une concrétisation, à moins que finalement ma frustration soit dûe au fait que j'aurais voulu voir grandir un peu plus Olivio.

C'est un roman dont j'aurais aimé que les personnages secondaires soient plus aboutis, peut-etre pour mieux anticiper ce qui pourrait se passer après, une fois que les pages se seront définitvement refermées...

Nous serons des héros, de Brigitte GIRAUD

Editions Stock, 2015

 

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Saphira, sa fille et l'esclave, de Willa CARTHER

Publié le par Alice

Saphira, sa fille et l'esclave, de Willa CARTHER

Quatrième de couverture Chez les Colbert, un choeur de femmes mène la danse. Saphira, la mère, s'accroche de toutes ses forces aux traditions esclavagistes. Rachel, la fille, a embrassé les idées progressistes de son père : elle tente de sortir Nancy, jeune métisse au service de la famille, de sa condition. Le destin de Nancy cristallise tous les paradoxes de la guerre de Sécession, mettant à nu l'empreinte indélébile de cette part douloureuse de l'Histoire.

 

Par le biais d'une histoire  familiale, c'est l'histoire de l'Amérique et son rapport à l'eclavagisme qui est mis en lumière. 

Saphira se marie avec un homme, un meunier, de condition inférieure. Lorsqu'elle déménage, plus au Nord, pour s'installer avec lui, elle emmène dans ses bagages sa famille d'esclaves. De maîtresse bienveillante, elle devient progressivement beaucoup moins clémente lorsque des bruits courent concernant la jeune et jolie Nancy, qu'elle a tant appréciée. Sa douceur ne serait pas indifférente à M.Colbert, le maître.

Pourtant, la bienveillance de celui-ci est certainement davantage le fait de ses idées progressistes et humaines qu'à sa lubricité. Lui et sa fille, Rachel, illustrent cette Amérique nouvelle qui ne conçoit plus l'esclavagisme comme une normalité.

Tout bascule lorsque le jeune neveu de M. et Mme Colbert, Martin, se montre insistant auprès de Nancy, sous l'oeil consentant de la maîtresse de maison. La pauvre jeune femme souffre de cette situation, cherchant de l'aide, feintant pour éviter les pièges grossiers de Martin. Et puis, la seule issue qui s'impose est la fuite, vers le Nord, le Canada, pour vivre une vie meilleure où déjà l'esclavagisme est de l'histoire passée.

Le roman illustre parfaitement le glissement vers laquelle l'Amérique bascule : la considération humaine apportée (enfin) aux esclaves. Par le biais du portrait de Jézabel, la grand-mère de Nancy qui se meurt, Willa Cather démontre également que ces portraits de maîtres et maîtresses ne sont pas aussi manichéens, que des liens se tissent, des liens que l'on pourrait presque qualifier de familiaux.

Saphira, sa fille et l'esclave se lit sur plusieurs niveaux, au-delà de la petite histoire, c'est la grande histoire qui agit sur les actes et pensées des personnages.

 

"Un sentiment etouffé depuis longtemps venait de s'embraser violemment en elle - de se muer en conviction. Jamais elle n'avait entendu dire cette chose auparavant, jamais ainsi mise en mots. C'était de posséder qui était mal, la relation que cela impliquait ; peu importait ce qu'elle pouvait avoir de commode ou d'agréable pour le maître et pour le serviteur. Elle l'avait toujours su. C'était là ce qui la rendait malheureuse chez elle, ce qui faisait obstacle entre elle et sa mère. Comme elle détestait le ton sarcastique que prenait cette dernière pour réprimander les domestiques! Et elle n'en détestait pas moins ses accents de dédaigneuse clémence."

Publié dans Roman

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La maladroite, d'Alexandre SEURAT

Publié le par Alice

La maladroite, d'Alexandre SEURAT

Quatrième de couverture : Inspiré par un fait divers récent, le meurtre d'une enfant de huit ans par ses parents, La maladroite recompose par la fiction les monologues des témoins impuissants de son martyre, membres de la famille, enseignants, médecins, services sociaux, gendarmes? Un premier roman d'une lecture bouleversante, interrogeant les responsabilités de chacun dans ces tragédies de la maltraitance.

Ce roman de la rentrée, je le redoutais, parce que dès qu'il s'agit de maltraitance, d'enfance, je n'ai aucun recul et cela me bouleverse tant que j'en perds tout esprit critique. Or, point de larmes, point de misérabilisme dans ce récit dénué de toute émotion.

En effet, on le lit d'une traite, parce que finalement, au cours de ces pages, ce n'est qu'un énoncé de constats, un "roman chorale" sans roman, où les avis et aveux d'échecs se succèdent, qu'ils soient professionnels ou personnels.

C'est pathétique mais sans pathos, aucun lyrisme, la grand-mère n'a pas de prénom, chaque voix est définie par son lien avec la Maladroite, cette Diana (au prénom à la destinée tragique mais qui n'aura pas connu l'adulation de celle, si célèbre).

Mauvais départ? reproduction d'un triste schéma familial? on ne peut pas dire que le destin lui avait distribué les bonnes cartes. Des histoires qui débutent comme la sienne, malheureusement, il y en a des tas. Heureusement qu'elles se terminent toutes moins tragiquement.

Alors pourquoi ce roman ? pour dénoncer l'incurie des services sociaux ou judiciaires? les dysfonctionnements entre les différentes services administratifs? C'est en effet l'incompétence de leur coordination qui est largement mise en avant entre les lignes. Chacun a fait comme il pouvait, je n'ose imaginer la culpabilité de ceux qui ont pressenti, mais qui se sont sentis impuissants face à la rigidité et à la lenteur du système. 

En effet, il ne faut pas oublier, oui, il en va de la responsabilité collective d'être vigilant à ce que cela ne se reproduise pas. Toutefois, cela ne fait pas de La Maladroite un beau roman, un texte bien écrit et sensible. C'est froid, sans analyse, à la manière des minutes d'un procès, où le greffier prendrait note de tous les témoignages des proches. On n'y cherchera pas l'émotion mais le souci d'authencité, et, très honnêtement, ce n'est pas ce qui en fait la valeur d'une oeuvre littéraire selon moi.

 

"Avec elle, les mots paraissaient pris d'un tremblement, soit qu'elle se trompe sur leur sens, soit que ce soient les mots eux-mêmes qui ne convenaient pas à ce qu'elle voulait dire ou ne voulait pas dire. Et là-dessus, je ne parvenais pas à me faire une idée, je me sentais mal à l'aise, et j'avais l'impression que pour moi aussi les mots tremblaient maintenant, je ne savais plus lesquels utiliser."

 

http://rentreelitteraire.delivrer-des-livres.fr/2015/07/07/lancement-challenge-1-rentree-litteraire-2015/#comment-314

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Mangez-moi, d'Agnès DESARTHE

Publié le par Alice

Mangez-moi, d'Agnès DESARTHE

Quatrième de couverture : Ouvrir un restaurant ? Quelle idée...
C’est pourtant celle qui vient à l’esprit de Myriam, et qu’elle s’empresse de mettre à exécution. Les ennuis commencent car ce restaurant est aussi sa maison. Éviter la faillite, vivre en clandestine et garder le secret sur un itinéraire trop chaotique constitue l’exercice de jonglage auquel elle se livre chaque jour.
Qui est Myriam ? Une collectionneuse de contradictions. Un oxymore ambulant. Bannie de chez elle pour une faute inavouable, c’est une âme errante qui n’aspire qu’à la stabilité, une téméraire qui déteste qu’on la surprenne. Son problème, c’est le temps. Comment faire pour que l’avant et l’après coïncident à nouveau ? Que le passé cesse d’être douloureux et que l’avenir s’éclaire ?
Ce livre dont le titre évoque l’Alice de Lewis Caroll est un roman d’aventures spirituelles, en même temps qu’une chronique d’un genre très particulier. Car on se bouscule dans le restaurant de Myriam. Fleuriste amoureux, jeunes filles philosophes, enfants du quartier, et jusqu’à ce cultivateur dont la science des plantes semble infinie, tous participent de la même comédie humaine, lumineuse, mystérieuse : le monde d’Agnès Desarthe. Un monde où le rêve et le réel s’entrelacent, où les disparus reviennent, où le désir voyage.

 

Ce roman est délicieux, tout d'abord parce qu'il est beaucoup question d'harmonie entres les rencontres, cet instant où tu sens que ce type ou cette fille vont entrer dans ta vie et y trouver leur place, paisiblement ; harmonie aussi des saveurs parce que "Chez moi" c'est le restaurant, l'espace repas que Myriam a décidé d'ouvrir, malgré le gouffre financier que cela a créé. Elle y dort, y travaille, y vit pour tenter de donner un peu de sens à sa vie déconstruite depuis 6 ans.

Myriam cette femme à l'amour brisé, mariée par hasard, enceinte par bonheur, heureuse maman trois jours puis, anéantie dans son élan maternel par une gifle, elle a perdu, à jamais, l'élan de l'instinct dévorant.

Myriam compose ses menus, voulant rassembler dans un même lieu jeunes et vieux, salariés et retraités, avec un objectif : celui d'oublier le profit dans ce restaurant de quartier où elle se laisse porter par la solidarité et les rencontres. Ce roman est fantasque mais aussi profondément grave parce que l'héroïne porte en elle la gravité des gens qui ont souffert, beaucoup, qui ont douté de leur identité, qui se sont perdus, sans se retrouver vraiment.

Se promener entre les lignes, c'est rêver un peu, saliver beaucoup, être émue souvent, avoir tous les sens en éveil et avoir le sentiment d'entendre et sentir les légumes qui rissolent, la cannelle qui embaume et le vin rouge qui embrume les idées.

 

"J'enfourne des épaules d'agneau à l'ail après les avoir enduites de harissa, je blanchis les côtes de céleri et de blette que je glace au sucre roux. Je coupe des grains de raisin en deux. Je pense grains de raison. Je contemple l'intérieur du fruit, sa chair verte, lisse et aqueuse. Une larme tombe sur la surface miroitante, une autre la suit, le raisin déborde. Voilà que la marée remonte, me dis-je. Digue ! Digue ! Digue ! chante mon coeur. Une digue entre moi et moi-même. Comment éviter que les souvenirs refluent? Comment détacher sa conscience du passé? Comment faire pour que rien n'évoquer, pour que rien ne dénote, pour que rien ne rappelle? Comment abolir l'écho? Pourquoi la vie consiste-t-elle en cet inépuisable ressassement? Ne guérit-on jamais de nos amputations, de nos mutilations? Et pourquoi toujours les mêmes erreurs? Comme si on était amoureux de sa propre bêtise, de sa prpre incapacité à faire ce qu'il faut comme il faut."

Page 139.

 

Publié dans Roman

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Amours, de Léonor de RECONDO

Publié le par Alice

Amours, de Léonor de RECONDO

Quatrième de couverture : Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

 

 

Un roman de la tradition classique, un roman d'amour qui ne l'est pas, classique.

Début XX°, dans un milieu très bourgeois (le mari notaire, le mariage arrangé, les trois domestiques et la femme oisive qui vient compléter le tableau), Anselme de Boisvaillant, de manière régulière, par ennui plus que par désir, "rend visite" à la bonne, Céleste, assouvissant ainsi ses pulsions sexuelles quand les bavardages de sa femme le découragent de toute approche (bavardages qui n'ont d'ailleurs d'autre fin que celle-ci)

Céleste, pour Anselme et sa femme Victoire, n'est qu'une domestique : elle n'a pas d'identité propre. Pas un mot, pas un regard, elle est donc violée régulièrement, mot inapproprié tant son acceptation ou son refus importent peu au regard du désir du maître.

Victoire s'ennuie, rêve sa vie, tandis qu'Anselme se réfugie dans le travail et que l'attente d'un descendant se fait interminable, jusqu'au jour où... Victoire surprend le reflet de sa bonne, nue, dans le miroir et s'aperçoit ainsi que celle-ci est enceinte.

Au-delà de la révélation de la prochaine maternité de Céleste (et de l'identité du père de l'enfant à naître), la vision du corps de l'Autre est un bouleversement pour cette femme qui n'a même presque jamais vu son propre corps. La religion agissant comme un garde-fou de toutes les pulsions, de toutes les idées "impures" ou charnelles. Dieu étant le meilleur compagnon pour supporter les douleurs et les frustrations.

Dès lors, les sentiments et les histoires s'entremêlent et se superposent : la paternité et la maternité sont tout autant au coeur du roman que l'amour et la sexualité. La naissance de l'enfant, Adrien, permettra à chaque personnage de trouver sa place affective et sociale. 

Les amours sont vécues pleinement, dans l'abandon le plus total, à condition de ne pas renverser publiquement l'ordre social établi. On feint, on trompe mais naïvement : les sentiments ne se disent pas, à trop grande émotion on répond maladie (hystérie). Ces mots que les personnages s'interdisent, l'auteure les raconte, leur donne une musique, une puissance évocatrice bouleversante.

La langue est superbe, il y a une universalité dans la danse des émotions et l'intimité des sentiments. C'est très beau. Et très triste.

 

Pas une seule pensée pour Céleste, pas une seule sur la manière brutale dont il l'a engrossée. Pas un doute sur le fait qu'il soit le père. Non, une satisfaction totale dans laquelle il se prélasse. Et cette odeur de tabac chaud qu'il aime tant. Le bonheur parfait.

Page 82.

 

 

Céleste d'apprête à regarder au plus profond de son être. Elle plonge dans l'abîme de son corps pour y puiser une force sauvage, qui est là depuis toujours, qui attendait l'instant. Et l'instant est maintenant.

Céleste pousse de toutes ses forces la vie hors d'elle. Point de rideaux, point d'enfants curieux. Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même, exactement le même que celui qui précède la mort, celui de l'être, de la pleine conscience.

Céleste, accompagnée de sa force insoupçonnée et du silence originel donne la vie. Et le cri qui la déchire n'est pas le sien, mais celui de son enfant. A peine né.

Page 110.

Publié dans Roman

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Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

Publié le par Alice

Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

Quatrième de couverture : Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil.
Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. Même si l’on a beaucoup commenté l'œuvre angoissante et hypnotique de Cordova, on en sait très peu sur l’homme lui-même. La dernière fois qu’il avait failli démasquer le réalisateur, McGrath y avait laissé son mariage et sa carrière. Cette fois, en cherchant à découvrir la vérité sur la vie et la mort d’Ashley, il risque de perdre bien plus encore…
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.

 

 

Mettez ce roman entre vos mains, et vous comprenez d'emblée qu'il est différént : lourd, épais (700 pages), et entre ses pages de texte typographié, des photos, des captures d'écran, des photocopies d'articles de journaux, de notes prises, de pages noires.

Un livre-objet, un roman-documenté.

D'emblée le roman s'ouvre sur un corpus de documents : articles relatant la mort d'Ashley Cordova, fille du célèbre et mystérieux Stanislas, réalisateur dont les oeuvres sont si subversives et noires, qu'elles sont interdites de diffusion en salle. Inévitablement, le mystère auréolant l'artiste est transcendé par des miliers de fans, alimentant leur goût de l'horreur en mythifiant de manière effroyable Stanislas Cordova.

L'enquête débute et le lecteur est aspiré dans l'intrigue, il en fait partie, il participe et joue la même partie que Scott Mac Grath, le journaliste qui a déjà enquêté sur le réalisateur, dont un (faux?) témoignage l'a totalement décrédibilisé sur la scène professionnelle. Lorsqu'il apprend la mort d'Ashley, le dossier "Cordova" archivé à regret et par dépit revient sur le devant de la scène médiatique et Mc Grath reprend son enquête. Cette fois-ci, sa route croisera celle de deux personnages bien mal assortis dont on doute très vite qu'ils puissent être des "adjuvants" (ceux qui aident le héros): un jeune dealer et une très jeune femme sans domicile, trimballant son passé et ses croyances comme autant de grigris.

Le roman est lancé, pas de longueur. Les trois personnages enquêtent, interrogent des acteurs ayant joué pour Cordova, des personnes ayant croisé Ashley, tentant de cerner et comprendre la personnalité bien complexe de la jeune femme. L'enquête prend un tour irréel, la réalité se laisse distancier au fil des pages, la magie noire comme autant de ressorts possibles et impossibles. McGrath, carthésien refuse l'évidence qui s'impose : les phénomènes paranormaux seraient le lien entre les personnes qui ont gravité autour du Peak, la propriété ultra protégée et sécurisée des Cordova. Une citation revient à plusieurs reprises, comme un mantra : "Certaines histoires étaient infectées, pareilles à des vers solitaires. Un ver solitaire qui a mangé sa propre queue. Ca ne sert à rien d'aller le chercher. Parce qu'il est sans fin. Tout ce qu'il fera, c'est s'enrouler autour de ton coeur et le vider de son sang en le serrant."

Le héros qui a tout perdu alors que le roman commence, devra se délester de ses idées préconçues, de ses propres certitudes à propos d'Ashley, son père et même à propos de sa propre famille, avant de pouvoir avancer. On pourrait risquer le parallèle avec un roman d'apprentissage, la quête de Mac Grath est celle, intiatique, vers l'Autre : tournée vers les valeurs morales et le soin porté à ceux qui nous entourent.

Un roman génial.

 

Intérieur nuit, de Marisha PESSEL
Intérieur nuit, de Marisha PESSEL

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