Laetitia, d'Ivan Jablonka

Publié le par Alice

Laetitia, d'Ivan Jablonka

Les faits divers sordides, je les fuis. Leur traque dans la presse spécialisée me répugne et pourtant.... le point de départ de Laëtitia, c'est ce meurtre abominable.
Une très jeune femme, jumelle, à peine sortie de l'enfance (et quelle enfance : violences conjugales, maltraitances, placement en foyer et famille d'accueil) qui se fait sauvagement assassiner, découper et dont on retrouvera le corps dans un lac.
Le meurtrier, un paumé mille fois entré et sorti de prison, complètement ravagé par une enfance traumatique et un abus d'alcool, de drogues.

Pour raconter cela, Ivan Jablonka. Un homme (avec toute l'humanité que peut contenir ce nom commun) tour à tour historien, écrivain, sociologue. 

Ce livre c'est un hommage à Laetitia, à cette forme de fatalité qui a fauché sa vie, comme si le mauvais départ de son enfance avait d'emblée marqué sa vie sous le signe de la tragédie.
Très médiatisée, sa disparition a aussi levé des faits odieux (le viol et la relation malsaine du père de la famille d'accueil), des accusations politiques - présidentielles - pathétiques contre la justice, les magistrats...

Tout est pathétique. Tout est sordide et tragique. Mais la force de cet essai, c'est d'alterner le présent, l'enquête ultra documentée, analytique et le récit chronologique, dévoilant une France oubliée, celle de tout en bas, dont on ne parle pas ou qu'on exhume dans les faits-divers des quotidiens régionaux. C'est cette triste France, celle des jeunes pour qui la résilience est parfois lointaine, celle qui lutte pour survivre alors que l'hostilité du monde se manifeste parfois même sous leur toit, dans le berceau du nouveau-né qu'ils sont encore quelquefois.

J'ai beaucoup cauchemardé à la lecture de ce livre, mais à l'empathie se mêle une profonde réflexion sociétale passionnante.

"La jeunesse périurbaine, celle des cars de ramassage et des CAP, n'a pas d'emblème. C'est une jeunesse silencieuse qui ne fait pas parler d'elle, qui bosse tôt et dur, alimentant les secteurs de l'artisanat et les services à la personne dans les campagnes et petites villes où elle est née."

"Les crimes sont l'écume sanglante des jours, le pain quotidien du sadisme, les potins féroces, le passe-temps des ignares et des commères, qui se repaissent du malheur des gens et aiment épier leur intimité crapoteuse.
Le fait divers est mystificateur ; il monte en épingle l'exceptionnel, valorise d'insignifiants drames privés. Il veut faire croire à son statut, mais littéralement il n'est rien ; ou, s'il est quelque chose, c'est sous la forme d'un leurre, un trucage, un peu comme le catch dans le domaine sportif.
[...]
Le fait divers ne serait-il pas de droite? Sous-produit de l'audimat, il effraie les braves gens, les conforte dans la peur, le sentiment d'insécurité, la hantise des figures urbaines interlopes, la croyance qu'il y a un tueur en série à chaque coin de rue. Si le crime est à nos portes, il faut davantage de policiers, davantage de répression, davantage de prisons."

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Valérie 12/02/2017 18:49

J'ai été gênée par ce livre et pourtant, je ne peux pas dire que je ne l'ai pas aimé. Mais comment dénoncer sarkozy qui utilise cette affaire et en faire un livre qui est une autre manière d'exploiter?