Et devant moi, le monde de Joyce MAYNARD

Publié le par Alice

Et devant moi, le monde de Joyce MAYNARD

J'ai déjà chroniqué deux romans de Joyce Maynard sur ce blog, Prête à tout et L'homme de la montagne. J'ai lu aussi récemment Baby love, et je suis devenue au fil du temps une inconditionnelle de cette auteure.

 

Et devant moi, le monde est une autobiographie. Le prétexte, ou ce que la presse en a souvent retenu, c'est sa relation avec J.D Salinger alors qu'elle n'était qu'une toute jeune femme et lui un homme déjà mûr.

Joyce Maynard n'a jamais été une enfant "normale" : élevée par des parents artistes, universitaires dans une vie bohème et exigeante intellectuellement. Pourtant la jeune femme qu'elle devient est rongée par le manque de confiance en elle, l'anorexie, et en même temps, la reconnaissance de ses talents littéraires est très précoce.

Elle se trouve sur le devant de la scène littéraire, grâce à une publication et une Une dans le New York Times Magazine où son article est censé être la voix d'une génération, elle qui vit pourtant à l'écart des fêtes et amitiés étudiantes, qui n'a pas de vie sentimentale ni sexuelle...

Une identité tellement fragile, avec ce père alcoolique dont elle ne parlera jamais, même avec sa mère, et pourtant une telle force dans la création. Tel est le paradoxe de l'auteure, qui se laisse aspirer par les névroses alimentaires, médicales ou encore sociales de Salinger, tyrannique concernant ses publications et le contenu de ses oeuvres.

Rejetée du jour au lendemain, Joyce Maynard mettra des années à se libérer du joug intellectuel que cette relation a imposé, malgré un mariage rapide avec celui qui va devenir son mari, donnant naissance à sa fille aînée tout aussi vite.

L'écriture et les contrats accumulés comme moyens de régler les factures, la publication de ses romans semble davantage répondre à des nécessités financières, c'est avant tout une femme qui se livre dans ce récit, plus qu'un écrivain : Un peu fantasque, excessivement brillante, mère aimante, c'est une personne complexe et fragile qui a intimement lié l'écriture à sa vie (j'aurais aimé lire une de ses chroniques si personnelles en tant que femme/mère dans un quotidien). Ses lectrices devenant elles-mêmes des amies, s'insurgeant ou la félicitant lorsqu'elle annonce qu'elle divorce et déménage.

Pas d'esprit de revanche ni de comptes à régler. Mais il est incontestable que cette autobiographe éclaire l'oeuvre romanesque de Joyce Maynard avec un autre angle, une émotion décuplée.

Quelquefois, j'ai en effet, tendance à oublier que les auteurs que je prends un plaisir infini à lire, sont aussi des êtres faits de chair et de sang, avec leurs émotions, leurs chagrins, et qu'au-delà de cet infini talent, il y a une vie, dont les histoires qui l'ont façonnée sont à la mesure de celles romancées.

 

L'histoire se termine ainsi, brutalement.

Un jour Jerry Salinger est le seul homme existant dans mon univers. Je m'en remets à lui pour me dire quoi écrire, quoi penser, quoi porter, quoi lire, quoi manger. Il me dit qui je suis, qui je devrais être. Et le jour suivant, il n'est plus là.

Il m'avait décrit le chemin qui mène à l'illumination. Il eût fallu posséder un genre de discipline et d'abnégation que je n'avais pas, une capacité à s'oublier soi-même et à renoncer aux plaisirs matériels. Sur ce chemin, j'avais en permanence trébuché, sans jamais douter pourtant que c'était le bon. Sans Jerry pour me guider, je me sens abandonnée, perdue, pas simplement seule physiquement, mais psychiquement bloquée. Toute ma vie j'ai su ce qu'était la sensation de solitude. Mais jamais à ce point.

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Je pensais que je tomberais amoureuse, me marierais, aurais des bébés et vivrais heureuse à tout jamais. J'avais raison sur un point : avoir des enfants a été la plus belle expérience de ma vie. Seulement je ne savais pas que s'ils m'apportaient les plus grandes richesses qu soient, j'y gagnerais en prime le sentiment d'être dépourvue, à découvert et anéantie. Je ne savais pas que, souvent, je me retrouverais dans la cuisine, à serrer dans mes bras cet enfant qui m'était plus précieux que mon propre souffle et dont je n'arrivais pas à calmer les pleurs parce que je me sentais plus seule, plus isolée et plus paniquée que jamais...

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