Les lisières, d'Olivier ADAM

Publié le par Alice

Les lisières, d'Olivier ADAM

Quatrième de couverture

Entre son ex-femme dont il est toujours amoureux, ses enfants qui lui manquent, son frère qui le somme de partir s'occuper de ses parents "pour une fois", son père ouvrir qui s'apprête à voter FN et le tsunami qui ravage un Japon où il a vécu les meilleurs moments de sa vie, tout semble pousser Paul Steiner aux lisières de sa propre existence. De retour dans la banlieue de son enfance, il va se confronter au monde qui l'a fondé et qu'il a fui. En quelques semaines et autant de rencontres, c'est à un véritable état des lieux personnel, social et culturel qu'il se livre, porté par l'espoir de trouver, enfin, sa place.

 

Difficile de parler de ce roman que j'ai tant aimé et qui m'a tant émue.

Paul est un écrivain à succès qui se bat depuis des années avec sa Maladie (entendez, une dépression) qui le ronge, qui l'a fait jeûner des mois durant étant adolescent, et dont il subit encore les conséquences aujourd'hui, la quarantaine passée.

Sa femme, bien ancrée dans le "vivant" puisqu'infirmière, lui reproche sa distance, son incapacité à vivre sereinement et simplement. Elle lui impose donc la séparation. Au moment où le roman s'ouvre, il vit dans un petit appartement, dans cette ville du bord de mer, à quelques centaine de mètres de la maison familiale où Sarah vit avec les deux enfants.

Xanax et whisky l'aident à passer certains caps et certaines humeurs en attendant que l'inspiration pour son nouveau roman revienne.

Appelé par son frère aîné, il se rend dans sa ville natale pour accompagner son père au quotidien, en attendant le retour de sa mère à l'hôpital. Les liens avec sa famille, toujours en banlieue parisienne, sont plus que distendus. Ils sont des étrangers les uns pour les autres, connaissant davantage ce qui les agace, ce qui les éloigne que ce qui les relie, mis à part ces liens du sang.

Paul, comme pour fuir son présent, part à la rencontre de son passé et des amitiés et amours qui l'on construit, comme s'il débobinait l'écheveau de sa jeunesse pour mieux revenir aux sources de son mal-être, de sa Maladie.

Ce roman est dense parce qu'au-delà du cheminement personnel, il y a un fort ancrage social et contemporain, c'est le témoignage d'une génération de rêves d'ascension sociale, de parents ouvriers. Paul s'est construit seul, différent, dans cet univers banlieusard culturellement pauvre dont il est si loin à présent, lui et sa volonté de créer sa famille, ses amis, ceux qu'il a choisis. En retournant sur les lieux de son enfance, il part à la recherche de lui-même. C'est un roman d'amour, de soi, des autres, de l'Autre.

Ce roman c'est aussi une réflexion sur la famille, la fraternité, comment la construction des uns est inévitablement imbriquée dans celle des autres : se construire en opposition/réaction, par-delà des souffrances parentales dont on ne connait pas toujours les causes et encore moins leur ampleur.

J'ai beaucoup aimé le personnage de Paul, si touchant, si brillant socialement et si "looser" dans l'intimité. J'ai eu envie de croire en ses espoirs, il m'a beaucoup émue. 

 

"Il ne nous arrivait jamais d'être physiquement en contact, excepté la bise rituelle que nous échangions en guise de bonjour ou d'au revoir et durant laquelle les lèvres n'effleuraient qu'à peine la peau des joues. J'ai posé ma main sur la sienne. Je respirais mal. D'où venait que ce geste entre une mère et son fils puisse être à ce point étrange, inédit, incongru? D'où venait qu'après tant d'années une mère et son fils se connaissaient si mal, se parlaient si peu, se témoignaient si peu de tendresse? D'elle ou de moi? Etait-ce là un symptôme de plus de mon incapacité à entrer réellement en contact avec les autres, de cette manie que j'avais de les fuir, de ce paradoxe qui me faisait me replier sur moi et refuser les marques d'affection, les démonstrations d'intimité, en même temps que je me plaignais intérieurement de ma solitude, de la froideur et de l'abstraction des liens qui m'unissaient aux autres : mes amis, mes parents, mon frère?"

"Mon esprit quittait sans cesse le film, je jetais un oeil à Sophie, à l'appartement où j'avais dû m'exiler, à la mer qui ne suffisait plus à m'apaiser, je contemplais le champ de ruines de ma vie, sans Sarah rien ne tenait, sans Sarah j'étais tout simplement incapable de mettre un pied devant l'autre, j'avais perdu le sens de la marche. Dans la baie vitrée mon visage se reflétait et j'avais l'air d'un type de quarante ans au bas mot. Comment était-ce possible? Pourquoi ma génération se révélait à ce point de grandir, de se comporter en adulte? Connaissais-je un adulte de mon âge? En existait-il seulement?"

"Je suis un être périphérique. Et j'ai le sentiment que tout vient de là. Les bordures m'ont fondé. Je ne peux jamais appartenir à quoi que ce soit. Et au monde pas plus qu'à autre chose. Je suis sur la tranche. Présent, absent. A l'intérieur, à l'extérieur. Je ne peux jamais gagner le centre. J'ignore même où il se trouve et s'il existe vraiment. La périphérie m'a fondé. Mais je ne m'y sens plus chez moi. Je ne me sens aucune appartenance nulle part. Pareil pour ma famille. Je ne me sens plus y appartenir mais elle m'a définie. C'est un drôle de sentiment. Comme une malédiction. On a beau tenter de s'en délivrer, couper les ponts, ça vous poursuit."

Les lisières, d'Olivier ADAM

Editions Flammarion, 2012.

Publié dans Roman, Coup de coeur

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MHF 06/03/2016 23:16

J'ai cru que c'était un nouveau... mais non je l'ai déjà lu.... ;)