Ce coeur changeant, d'Agnès DESARTHE

Publié le par Alice

Ce coeur changeant, d'Agnès DESARTHE

Quatrième de couverture

« Face à la vie, elle avait la même impression que lorsqu’elle regardait le paysage défiler par la fenêtre du train : si elle était dans le sens de la marche, le panorama semblait se jeter sur elle, et ses yeux affolés ne savaient à quel détail s’attacher ni quelle ligne suivre. Elle se sentait écrasée par l’image qui ne tenait pas en place, ne cessait de se transformer. Assise en sens inverse, elle retrouvait son calme et contemplait l’horizon jusqu’à sombrer dans le sommeil. Alors… alors, songeait-elle, peut-être pourrait-on dire que c’est la même chose lorsqu’on regarde soit en direction de l’avenir, soit vers le passé. Peut-être est-ce pour cela que j’ai tant besoin de mes souvenirs. »

Née à l’aube du XXe siècle, Rose débarque à Paris à 20 ans et se trouve projetée dans un univers totalement inconnu. L’affaire Dreyfus, puis la guerre de 14 éclatent. Les années folles se succèdent. Les bas-fonds, la vie de bohême, la solitude... Rose risque à tout moment de tomber.

Usant de toutes les ressources du romanesque, Agnès Desarthe mêle le murmure de l’intime et le souffle de l’Histoire dans ce grand livre baroque qui signe son retour à la fiction."

Agnès Desarthe a décidément le don de créer des personnages dont on se souvient longtemps, dont la destinée et le caractère les rendent atypiques et tellement vivants ...

Pourtant le caractère fantasque, si enfantin de Rose ne me la rendaient pas attachante jusqu'à ce que la magie de la narration opère et que je me retrouve en totale empathie avec les tribulations de la jeune femme.

Née d'une union totalement improbable, d'une mère autocentrée et dénuée de tout sentiment, Rose n'a connu que l'attention de sa nourrice Zelada, une femme bien loin de ressembler aux gouvernantes d'alors.

La vie est un vaste objet d'étonnement et Paris devient le lieu de son expérimentation. Exploitée, asservie, Rose, jamais ne se plaindra; On pourrait dire d'elle qu'elle est bête tout simplement, mais c'est plutôt cette bonté d'âme qui la rend naïve (voire agaçante) à l'extrême. De hasards en rencontres, meurtrie et consolidée fragilement, Rose deviendra mère sans le vouloir. Son destin prendra des tournures toutes plus improbables. Un conte? Une fable? La misère côtoie le superbe, l'amour fou, la maltraitance.

Des personnages arrivent toujours au plus juste moment pour sauver Rose, le lecteur est soulagé, on ne doute pas un instant qu'un coeur si pur puisse être abandonné par son ange gardien, celui qui se niche dans l'imaginaire de l'écrivain.

 

"La nuit venue, quand Rose dormait et qu'elle-même ne pouvait fermer l'oeil, Louise se redressait, dos contre l'oreiller, afin de mieux regarder sa trouvaille. Sa gorge se serrait alors, son larynx remontait comme pour pleurer. Elle n'aurait su dire ce qui la traversait, la certitude de son amour et de l'adoration qu'elle recevait en retour, le sentiment de ne pas être à la hauteur, de n'avoir pas la force. Parfois, mais elle se serait pendue plutôt que de se l'avouer, Louise se demandait si ce n'était pas cela, cette crispation du coeur, cette inquiétude sans objet, à la fois légère et infiniment sombre, qui occupait l'esprit des mères au chevet de leurs enfants"

 

Ce coeur changeant, d'Agnès Desarthe

Editions de l'Olivier, 2015.

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Valérie 30/10/2015 22:26

Un peu trop pur peut-être ce coeur. J'ai préféré le personnage de Louise.

Nicole Grundlinger 05/10/2015 15:16

Un de mes auteurs fétiches ! Je le lirai celui-ci,dès que j'en aurai terminé avec l'aventure des 68 premiers romans. J'ai eu la chance de la rencontrer lors d'une soirée où elle s'exprimait sur son ou plutôt ses métiers (la traduction est aussi importante que l'écriture pour elle) : c'est vraiment une femme passionnante, en plus d'être douée !

RitaB 05/10/2015 10:49

Très belle écriture piquante et bien rythmée, qui alterne douceur et violence, avec un choix de mots surprenant et judicieux.
Ce roman n'est pas assez médiatisé malheureusement.

"Sa chevelure, libérée, se déploie, hirsute, volcanique et, un instant, elle a l'air idiot d'un diablotin. Sous le poids des boucles auburn, la crinière ploie et plonge enfin dans l'eau. René observe, il réfléchit. Le lac gèlera bientôt. La surface se crispera dès le crépuscule, une soie qui se gaufre.", p10

"Vous n'attendez rien de personne. A force, c'est comme si vous n'étiez plus tout à fait humain. Vous persistez comme une branche persiste au bout d'une autre branche. Votre existence ne dépend pas de la satisfaction. Vous êtes sans appétit et, en cela, vous possédez une qualité quasi végétale." p157

"L'enfant, comme un bélier, a frappé son crâne contre l'huis de ma poitrine. Son crâne n'était pas fragile. Il n'avait rien d'une boîte. Il était opaque et dense comme du bois flotté, saturé de mucus et de rage. Chaud comme une brique mise au feu pour sécher l'humidité des draps." p269

Estellecalim 04/10/2015 14:59

C'est très original cet extrait que tu as cité. Je n'en avais jamais entendu parler et tu m'intrigue. Je verrai si je le croise.