Vernon Subutex 2, de Virginie Despentes

Publié le par Alice

Vernon Subutex 2, de Virginie Despentes

Vernon Subutex 1 à peine refermé, je me suis lancée dans la lecture du second tome.

La suite est d'autant plus savoureuse que le premier trouve tout son sens à présent. Les nombreux personnages, largement présentés peuvent, dans ce second tome, entrer en interaction les uns avec les autres, on comprend mieux les incongruités ou les amitiés qui unissent tel ou tel protagoniste.

Les éléments s'imbriquent naturellement pour mon plus grand plaisir de lectrice.

Alors que ce tome devrait et pourrait être plus tragique que le premier, puisqu'il s'agit pour le héros, Vernon Subutex, de vivre dans la rue, avec les souffrances physiques et morales que cela induit, tout cela est transcendé par l'aura, dont chacun est surpris, y compris lui-même, qui le précède.

On perd un peu de vue ses considérations morales (ou amorales), pour entrer davantage dans la conscience des personnages que l'on aurait pu penser secondaires dans le premier tome.

Vernon gourou à son insu? Il règne un bien-être moral et affectif, dont les pétards que les personnages fument à longueur de journée, n'en sont pas la cause. Vernon Subutex 2 prend un virage inattendu. Rien n'est léger mais un nuage plutôt rose est suspendu, et le reste, durant toute la lecture du roman. Pourtant pas un gramme de niaiserie et l'observation (et la critique) acerbe de notre société omniprésente, et ça j'aime : l'ancrage du récit dans la réalité française, et ça donne à réfléchir.

 

" Elle n'a pourtant pas besoin d'insister pour qu'on s'intéresse à elle, ici, le voile produit son effet. Dans l'assistance, on la dévisage, certains se demandent si elle est en avance pour faire le ménage, d'autres louent ces minorités qui cherchent à s'instruire, il y en a qui rangent leurs sacs, d'autres la fixent en se demandant si elle cache une bombe dans la poche arrière de son jean et les plus radicaux doivent s'interroger en chuchotant "on ne peut pas la faire sortir? Elle a le droit? T'es sûr?" Aïcha est une preuve ambulante que l'accessoire est capital, dans le look."

 

"Dans la fonction publique, c'est comme ailleurs : tout pour les cadres. Il a fallu en nommer de plus en plus, les payer de mieux en mieux, accumuler les privilèges, et tout ce qui leur a été octroyé a été volé aux agents d'en bas. Ceux qui font vraiment leur travail. Bougres d'imbéciles, comment peuvent-ils ne pas comprendre qu'on les monte les uns contre les autres, quand on les chauffe à blanc pour qu'ils cognent sur leurs voisins de palier? Les banques vident les caisses de l'Etat sous prétexte qu'elles ont fait des conneries, on collectivise les déficits, on privatise leurs bénéfices, et ces connards de citoyens réclament une raclée pour les Roms.

Mélenchon est meilleur que Marine, sur tous les plans. Son seul problème, pour plaire, c'est qu'il n'est pas raciste. Les gars se sont tellement fait nettoyer la tête depuis dix ans, que le seul truc qui les obsède, c'est pouvoir dégueuler leur haine du bougnoule. On leur a confisqué toute la dignité que des siècles de lutte leur avaient conférée, il n'y a pas un moment dans la journée où ils ne se sentent pas traités comme  des poulets qu'on plume, et la seule putain de combine qu'on leur a vendue pour se sentir moins nuls, c'est de brailler qu'ils sont blancs et qu'à ce titre ils devraient avoir le droit de mater du basané. Et de la même façon que les gamins de banlieue crament les voitures en bas de chez eux et n'attaquent jamais le XVI°, le Français précaire tape sur son voisin de transport en commun. Il reste docile même dans ses agacements : à la télé, la veille, on lui a fait savoir qu'il y avait plus dégradé que lui, plus endetté, plus misérable : le Noir qui pue, le musulman qui pue, le Rom qui vole. Tandis que ce qui constituait la véritable culture de ce peuple français, les acquis sociaux, l'Education nationale, les grandes théories politiques a été démantelé, consciemment - le tour de force de cette dictature du nanti aura été sa manipulation des consciences."

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