La garçonnière, Hélène GREMILLON

Publié le par Alice

La garçonnière, Hélène GREMILLON

L'histoire commence comme une histoire d'amour (quand un homme, Vittorio, rencontre une femme, Lisandra, en pleurs et en tombe instantanément amoureux) mais se lit comme un polar puisqu'une éllipse plus tard, nous apprenons que cet homme est accusé du meutre de cette femme devenue sa femme.

D'elle, on ne sait rien (c'est à la fin du récit, lorsque l'on aura les clés pour comprendre l'intrigue, que l'on en saura davantage), elle est belle (et donc jeune?) et, lors de cette toute première rencontre avec celui qui sera son époux, elle est dévastée par un chagrin d'amour. De ce couple même, on ne sait rien et on ne saura rien, c'est finalement une banale histoire d'amour et de désamour.

On sait d'eux la différence d'âge, le fait qu'elle ne veuille pas d'enfant. Ce sont les patients de Vittorio, ce psychanalyste accusé de meutre qui vont nous en livrer le plus: Eva Maria, qui décide d'enquêter pour libérer celui dont elle ne peut se passer pour supporter la mort de sa fille, mais il y a aussi l'ami torturé, le patient ex-tortionnaire, la patiente qui ne supporte pas les ravages du temps et le départ de son époux pour une femme plus jeune... Tour à tour les différents protagonistes dévoilent une facette de l'histoire: Lisandra devient nymphomane, jalouse maladive. Les pistes se brouillent à chaque récit et ils sont nombreux.

Au milieu de ce récit, au coeur de la vie des personnages, il y a l'histoire argentine: la junte militaire qui a créé ses bourreaux et ses victimes. Eva Maria peine à faire le deuil sans le corps de sa fille disparue en mer, sans aucun doute mais sans aucune preuve, assassinée lors d'une expédition punitive.

Cette histoire est celle des fautes et des impunités qui détruisent , à l'exemple de ces lois ironiquement votées en Noël qui blanchissent et absolvent les tortionnaires, instruments de la dictature.

Au fil du récit, tous les personnages sont dévastés par le chagrin, la jalousie, la haine. Plus Eva Maria cherche le coupable, moins je comprends pourquoi ce ne serait pas Vittorio, personnage qui n'a rien d'attachant : un homme qui avoue mal aimer sa femme, un psychanalyste qui reçoit les bourreaux, un ami qui ignore les tortures subies par son ami, un époux qui ne se rend pas compte de la détresse de sa femme, le psy qui enregistre ses patients à leur insu...

Ce qui est paradoxal,  c'est qu'Eva Maria, elle, l'auditrice de tous ces récits, elle qui mène l'enquête est bien loin des tracas de l'amour, de la passion qui eux, font avancer tous les autres personnages. Seul l'amour maternel la hante jour et nuit par le biais de cette fille disparue. Avec quelle indifférence d'ailleurs elle considère ce fils protecteur, aimant, patient, qui lui, bien vivant à ses côtés, souffre en silence.

La chute est inattendue même si tous les éléments du puzzle s'imbriquent naturellement les uns avec les autres. L'histoire s'achève dans une ambiance malsaine. Finalement, chaque personnage est un patient probable de psychanalyse voire de psychiatrie, et c'est très certainement ce qui fait la force de l'intrigue.

 

" Lisandra n'aurait jamais ouvert à un inconnu, Vittorio en était certain, elle n'ouvrait jamais la porte quand on sonnait, il fallait toujours que ce soit lui qui y aille, il s'en moquait parfois, ils étaient si différents à cet égard, elle qui s'enfermait à tout-va, lui qui rêvait d'un monde sans porte, il n'aurait jamais dû en rire, finalement Lisandra avait eu raison d'avoir peur, savait-elle d'instinct comment, un jour, elle mourrait? Et si on savait tous, d'instinct, au fond de soi, comment, un jour, la mort viendra nous cueillir, et si nos névroses n'étaient pas relatives à notre passé, comme on le croit toujours, mais à notre avenir, des cris d'alarme."

"Il dormait. Les autres continuaient de baiser, nous, nous avions déjà fini. Je me suis dit qu'il ne dormait pas, il voulait que je le laisse tranquille, les écouter en paix, je me suis dit que je ne l'avais pas rassasié, il aurait bien recommencé. Mais à côté. De l'autre côté du mur. La jalousie ne s'est pas évaporée dans son éjaculation. Non, elle s'est installée. Définitive. Désormais réflexive. La jalousie ne choisit pas celui ou celle qu'elle va animer, c'est plus torve, plus collectif, plus génocidaire. La jalousie ne veut pas détruire une seule personne, elle veut détruire un couple. Et tout ce qui va avec. Et la jalousie nocturne est devenue diurne. Il n'avait pas voulu prendre le petit déjeuner dans la chambre."

Publié dans Roman

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