Americanah, de Chimamanda Ngozi ADICHIE

Publié le par Alice

Americanah, de Chimamanda Ngozi ADICHIE

Gros coup de coeur pour ce roman, Americanah qui pose des mots sur ce que j'entends dans mon quotidien de blanche, ou plutôt "rose" me plais-je à dire, entourée de noirs ou "marrons".

Si vous saviez les heures passées à discuter de manière formelle ou non sur la couleur de peau, sur la manière dont ils se sentent perçus dans notre petite ville du Nord, où les Vikings sont plus courants que ceux venant de n'importe quelle autre région.

Depuis 15 ans que j'enseigne à des groupes composés à 90 % de jeunes venant de Mayotte, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Guyane, je crois avoir complètement dédramatisé et sorti de l'ombre des discussions pourtant tabous sur la couleur de peau, la religion, la culture.

Chaque année, je cherche à comprendre l'importance du cheveu, de sa texture, de son implantation qui identifie clairement l'origine géographique ou le métissage. Combien de nuances (chabin, métisse, mulâtre, coulis...) ? Ce que d'ailleurs le roman met clairement en valeur puisque la scène dans le salon de coiffure apparait en filigrane durant les 500 pages.

Se sent-on stigmatisé comme noir en France? A l'image du personnage (Ifemelu) qui prend conscience de sa couleur de peau quand elle quitte l'Afrique pour l'Amérique et s'aperçoit que le regard posé sur elle est avant tout le regard de la différence de peau, et donc de culture, et donc d'éducation, et donc de niveau social.

Moi, en tant que "rose", normande de Normandie, j'ai envie de croire qu'on ne les regarde pas différemment, comme moi (qui, au quotidien, suis plus entourée de "marrons" que de roses"). Mais non, la réalité est autre. Etrangement et tristement autre : comme l'héroïne du roman en fait elle-même l'expérience, ouvrez 10 magazines de presse féminine, combien vous verrez de pages avec des mannequins, des publicités mettant en valeur une femme noire de peau? une dizaine au grand maximum, sur des centaines de pages.

Comment, dans ce cas, blâmer ou s'étonner quand je demandais à une jeune femme, ce qu'elle entendait par "dossier noir" dans son ordinateur quand elle m'avouait qu'elle était cinéphile. Ce à quoi, avec beaucoup de spontanéité, celle-ci me répondit : " Ben, madame, ce sont des films avec des noirs comme acteurs".

Peut-on s'identifier facilement à un pays, à une culture quand les médias choisissent de pas montrer des personnes qui nous ressemblent?

Je n'évoquerais pas la question de l'accent natal (lue dans le livre) que l'on est obligé de perdre au risque de se faire passer pour un illétré? ou une personne incapable de s'intégrer? Chaque année, mes stagiaires ne peuvent parler créole dans le bus sans entendre "qu'ils retournent dans leur pays s'ils ne savent pas parler français!", que devraient-ils répondre, eux qui se savent français depuis des générations et ne se sont jamais sentis autres?

Americanah au-delà d'être un roman d'amour, mais aussi un roman sur l'identité, est un roman qui fait vraiment réfléchir sur la place du "noir" dans la société. Certainement très naïvement, j'imaginais l'Amérique plus tolérante et accueillante, moins discriminante que la France. Finalement non, c'est un leurre.

Je suis désolée de les voir preque s'excuser quand on évoque la période de l'esclavage, de la colonisation et me disent "Les Blancs" en me regardant. Je ne me sens pas coupable du poids de ma couleur de peau, tout comme je souhaiterais que ce poids ne soit ni teinté de noir, de blanc, de rose ou de marron.

Cette lecture ne m'a pas laissé indemne, je parle d'ailleurs assez mal de ce roman à proprement parler tant il résonne en moi de mille manières. Il me touche en tant qu'être humain, en tant que citoyenne.

Je vous invite simplement à ne louper sa lecture sous aucun prétexte.

Publié dans Roman

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